Manifestation pour la Palestine sur la place de la République à Lille. Manifestation pour la Palestine sur la place de la République à Lille.

Infolettre du 17 mars 2025 – Tenir le cap.

Victoire à Sciences Po Paris et Géodis ! Et autres infos brèves sur les secteurs en lutte dans toute la France. L’infolettre de l’Insurgée, un lundi sur deux à midi !


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Bonjour à toutes et à tous ! Je voudrais, aujourd’hui, commencer par me saisir de cet espace introductif pour en faire quelque chose de différent. Et m’autoriser un temps à m’ouvrir un peu à vous qui me lisez, regardez nos reportages, lisez nos articles, regardez nos lives…

J’ai du mal à écrire. C’est un peu marrant de le dire comme ça en introduction d’une infolettre, mais je ne dis pas ça au hasard, à la légère. Il faut l’avouer : j’écris souvent ces infolettres au dernier moment, à l’arrache. Parce que derrière ce projet journalistico-politique qui consiste à mettre en lumière ce qui nous donne raison d’espérer au travers des luttes sociales de ce pays, il y a une motivation profonde et paradoxale : celui du combat perpétuel face à une force presque imperturbable qui occupe mon quotidien. Une dépression commune que ce qui nous fait office de réalités ne cherche pas forcément à résoudre. Je dis commune car elle m’accompagne plus de 15 ans, j’en ai 27, donc je la connais bien. Elle s’accroche, mais je vis avec, c’est devenu une sorte de colocataire conflictuelle qui ne paie pas le loyer, mais avec qui les conversations tard le soir peuvent être intéressantes.

Elle s’accroche, mais moi aussi. Et mon histoire personnelle m’a fait privilégier l’engagement collectif au développement personnel. Parce que j’ai compris assez vite que la dépression était un sujet collectif.

Et il est vrai qu’à y regarder de plus prés, à lire entre les lignes, l’histoire nous donne des raisons d’espérer : la grandeur de l’humanité, c’est d’avoir toujours résisté au pire pour continuellement ne jamais cesser d’exister quelque part. Et c’est ce processus de résistance – qui peut prendre tout un tas de formes, des plus simples aux plus complexes – qui fait que l’humanité n’est jamais un processus figé, mais une provocation absolue. Provocation à faire partie intégrante de l’histoire pour s’en approprier les règles et les faire changer.

Avoir compris cela m’a donné des raisons d’espérer. Rien n’est jamais complètement figé.

Et ce sont ces raisons d’espérer qui m’ont permis de me donner la force d’agir au monde. De m’engager quelque part. Car le journalisme est un engagement.

Maintenant, dans cette grande bataille pour faire évoluer l’histoire s’en cachent bien d’autres. En particulier, la bataille des mots.

Non seulement, l’oppression (dans son sens général, c’est-à-dire tout rapport de domination, quel qu’elle soit, qui peut engager la société dans son ensemble contre un groupe minorisé) façonne le langage, mais elle nous vole aussi notre capacité à produire du langage, là où les mots sont parfois trop durs pour qu’on ait la force de les exprimer dans leur juste mesure.

Alors, oui, L’Insurgée, cette infolettre et le site en général, incarne ce combat. Un combat difficile, mais que je mène par nécessité. Un combat que vous pouvez rejoindre en le soutenant financièrement, et en faisant communauté parmi nous pour le construire ensemble.


Et n’oubliez pas que si plus de 11 % des français-es de plus de 15 ans souffrent de dépression selon la Drees, ce n’est pas de notre faute mais la faute de ceux qui s’activent à rendre notre monde invivable. Alors, gloire à celles et ceux qui résistent. Cette infolettre leur rend un hommage incessant, un lundi sur deux à midi.

Bon appétit à celles et ceux qui lisent ça en mangeant, bon jeûne à celles et ceux qui le pratiquent.

Et bonne lecture à toutes et tous !
Prenez soin de vous et de vos proches.

Louise Bihan

Brèves en grèves

  • Le 6 mars 2025, les agentes d’entretien de Sciences Po à Paris se sont mises en grève pour dénoncer leurs conditions de travail au sein de l’entreprise de sous-traitance qui les emploie, Atalian. La CFDT, qui a soutenu le mouvement, dénonce « le mépris de Sciences Po envers les agents de nettoyage ». Elles revendiquent un 13e mois, une prime de salissure – visant à prendre en charge les frais d’entretien des vêtements de travail des agentes -, prime de vacances, rehaussement de la prime de panier, une requalification et la réintégration des 700 heures de travail qui ont été supprimées. Les agentes, soutenues par des étudiant·es de l’école, ont visé leur employeur, Atalian, mais également Sciences Po, le « donneur d’ordres » : elles sont seulement 6 pour entretenir les 20 000 m2 de l’établissement, sur seulement 6 à 7 heures de travail le matin. De leur côté, Sciences Po et Atalian n’ont cessé de se renvoyer la balle, comme c’est souvent le cas dans des situations de conflits sociaux face à des sous-traitants. Mais Atalian n’en est pas à sa première affaire : en juillet dernier, le propriétaire du groupe, Franck Julien – par ailleurs ancien propriétaire du journal « La Tribune » – a été condamné à 4 ans de prison, dont 18 mois ferme, et à une amende de 375 000 euros pour « abus de bien sociaux », « blanchiment aggravé », et « complicité de faux et usage de faux ». Le 11 mars, après 5 jours de grève, le personnel d’entretien mobilisé a obtenu gain de cause sur la plupart de ses revendications. Sciences Po a assuré que l’accord conclu ce mardi s’appliquera au prochain prestataire choisi par l’école, car le contrat avec Atalian expirera le 31 mars.
  • On en parlait dans la dernière infolettre : la lutte des dockers contre la réforme des retraites continue. Les travailleurs et travailleuses du port de Dunkerque (Nord) ont fait grève jeudi 13 mars à l’appel de la CFDT, une grève « historique » pour le site qui n’a pas connu de mouvement social depuis 30 ans ! Le mouvement était prévu pour durer 48 heures. Pour rappel : les dockers demandent à ce que la pénibilité de leur métier soit reconnu et que leur exposition à l’amiante soit prise en compte dans cette reconnaissance de pénibilité. Le mouvement pourrait être amené à se poursuivre sur d’autres journées, à Dunkerque comme ailleurs en France.
  • Les 11 et 13 mars dernier, écoles et universités se sont mobilisées contre l’austérité budgétaire dans plusieurs villes de France : Poitiers, Nanterre, Lille, Montpellier… Cette mobilisation répond à des appels intersyndicaux et étudiants, notamment via la Coordination Nationale Étudiante, sorte d’AG nationale entre délégué·es de toutes les facs mobilisé·es pour organiser le mouvement. A Paris, le 11 mars, directeurs et parents d’élèves se sont mobilisés contre la suppression prévue des décharges de direction, ces temps laissés aux professeurs qui dirigent des établissements scolaires pour leur permettre de mener à bien leurs tâches de direction. La lutte s’est également menée contre la fermeture prévue de classes, prolongeant ainsi la journée de manifestation du 11 février dernier, qui a été très suivie. A Lille, 50 personnes se rassemblaient devant le rectorat à l’appel de l’intersyndicale alors que le budget national était présenté devant le CNESER à Paris. Les syndicats estiment les coupes budgétaires sur l’année 2025 de l’ordre de 1,5 milliard d’euros pour l’université. Deux jours plus tard, le 13 mars, les étudiant·es appelaient à manifester dans plusieurs villes de France contre les coupes budgétaires. Dans la capitale des Flandres, 200 étudiant·es ont battus le pavé contre la précarité et contre la « répression » de leur mouvement, on vous raconte tout ça ici. La Coordination Nationale Étudiante appelle à des « jeudis noirs » partout en France. Les syndicats, eux, appellent à la « convergence » avec tous les secteurs en lutte (culturel, médical…). Il paraît assez évident qu’on les retrouvera le 20 mars prochain dans la rue contre la réforme des retraites.
  • Nous vous en parlions il y a deux semaines, les praticiens médicaux diplômés hors UE (ils et elles sont 5000 en France) luttent pour la reconnaissance de leur qualité de médecin, mettant en cause leurs conditions de « vérification » de leurs connaissances et la fermeture (environ 20%) de postes pourvus chaque année. Certains médecins qui on réussi les concours ne se verront pas attribuer de façon pérenne un poste, alors que ceux-ci tiennent les hôpitaux « à bout de bras ». Face au manque de dialogue, les médecins ont mis à exécution leur menace de grève de la faim. 300 praticiens ont donc cessé de s’alimenter depuis plusieurs jours tout en continuant à travailler, portant un brassard, pour dénoncer cette situation qui les menace, au final, de ne pas être régularisés. Ils et elles appellent à se mobiliser tous les week-ends devant le ministère de la Santé, à Paris.
  • Alors en pleines NAO (négociations annuelles obligatoires), le groupe Safran – un important équipementier aéronautique – fait face à une grève importante sur son site de Réau, en Seine-et-Marne. Lundi 10 mars, près de 800 salarié·es du groupe se sont rassemblés sur le site pour « faire entendre leur colère ». En cause : des propositions d’augmentation de salaires « largement insuffisantes » pour les syndicats. La CGT accuse la direction de « faire des propositions calquées sur l’inflation », soit 2,5 % d’augmentation (environ 40 euros brut) malgré les bénéfices importants du groupe : 27,3 millions d’euros en 2024 (+17,8 % par rapport à l’année dernière) et des perspectives pour 2025 en hausse. Si de nombreux-ses salarié·es étaient présent·es ce lundi, fait rare pour la CGT : « plus de cadres qu’à l’accoutumée » s’étaient mobilisés. D’autres sites en France sont en lutte comme à Commercy (Meuse) où les salarié·es tiennent un piquet de grève et bloquent l’entrée du site depuis le 4 mars dernier.
  • A Amiens, nos confrères et consœurs du Courrier Picard se sont mis·es en grève jeudi 6 mars pour dénoncer le plan de licenciement prévu par le groupe Rossel, propriétaire du journal (et détenteur de plusieurs journaux de la région et de Belgique comme la Voix du Nord, l’Union, le Soir…). Près de 20 suppressions de postes sont prévues, dont 2 CDD : 14 éditeurs, chargés de la relecture et de la mise en page des articles, 3 rédacteurs en chef et trois postes au service comptabilité. La crainte pour les salarié·es, pour la plupart journalistes, est évidemment la dégradation de la qualité du journal. D’autres journaux sont ou ont été menacés par des plans de licenciement comme à la Voix du Nord : en 2023, où 105 suppressions de postes étaient prévues. Et cette année également, où comme pour le Courrier Picard, des suppressions de postes d’éditeurs sont prévus. Se rajoutent à cela plusieurs démissions et arrêts maladies au sein de la Voix, dont les rumeurs de mise en vente commencent à circuler.
  • Victoire pour les salarié·es de Géodis : après 3 semaines de grève, les travailleurs et travailleuses du groupe logistique, filiale du groupe SNCF, ont obtenu gain de cause : 100 à 150 euros d’augmentation mensuelle brute de salaire, alors que la direction leur proposait, lors des NAO, 35 euros d’augmentation, prétextant des difficultés financières. Un mensonge évident, étant donné les « solides résultats » financiers et la « forte dynamique de croissance » dont le groupe lui-même se félicite. La CGT parle de « 260 millions d’euros de bénéfices en 2023, et […] 15 millions d’euros » de dividendes versées à ses actionnaires. Plus de 90 % des salarié·es ont suivi le mouvement, avec des piquets de grève jour et nuit, et ont réussi à obtenir des augmentations de salaires, mais aussi entre 5 % et 10 % d’augmentation de la prime d’ancienneté et la prise en charge du carburant pour les salarié·es qui ont un véhicule. Dans un communiqué en date du 12 mars, l’union départementale CGT des Hauts-de-Seine se félicite de cette victoire : « Cette lutte montre que par la détermination, et par la grève, […] les victoires sont possibles ».

Ce que vous avez pu manquer

  • Notre site est tout beau, tout neuf ! Nouveau thème pour une nouvelle vie. N’hésitez pas à nous faire vos retours et suggestions par mail !
  • A Lille, une mobilisation étudiante contre les coupes budgétaires. Jeudi, environ 200 étudiant·es ont manifesté dans les rues de Lille à l’appel de leur assemblée générale de lutte. Depuis début février, un mouvement est en cours sur les facs partout en France contre les coupes budgétaires. Reportage à lire sur notre site !
  • Le 6 mars dernier, nous recevions à nouveau le journaliste Mourad Guichard pour parler critiques médias, dans un long entretien de 3 HEURES très intéressant ! A retrouver sur notre chaîne Youtube.
  • Hier soir, nous diffusions notre tout premier documentaire en avant-première sur Twitch ! « Les enfants de la plaine », qui raconte la mobilisation d’associations, de collectifs d’habitants, et de jeunes exilé·es pour le droit à l’hébergement à Lille l’hiver dernier, sera en ligne le 31 mars !

A lundi, dans deux semaines.
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